top of page

Don Juan - L'Abuseur de Séville

Tirso de Molina

Traduction Gérald Garutti, Pauline Noblecourt,

Christian SchiarettiSacha Todorov

Création par Christian Schiaretti au Théâtre National Populaire

La loi du DésirDu mythe de Don Juan Tirso de Molina pose la première pierre. Sa tragicomédie tire un fil politique orné de perles allégoriques. Politique, le récit épique d’un pouvoir patriarcal ébranlé par le libertinage. Allégorique, la galerie d’icônes fracassées par l’irruption du Désir. L’enjeu ? Le conflit entre la pulsion et l’ordre. Le sujet ? Le déclin de la Cour de Castille.

Une morgue impériale. 1625. L’Espagne des Habsbourg est « une terre où pas une âme n’a le droit de pousser » (Élie Faure). Mépris colonial à Naples, où son Ambassadeur vassalise le Roi et ridiculise un duc. Mépris paternaliste à la Cour, où la vieille garde de la Conquista condamne la vacuité des fils. 

Un roi pour divertissement. Roi sans objet, le jeune Philippe IV délègue son empire mondial à ses favoris pour se consacrer à la vacance du pouvoir. Le protocole tient lieu de politique, le faste de puissance, le spectacle de réalité. La grandeur historique dégénère en délectation esthétique.

L’éclat de la décadence. L’Espagne dilapide l’or des Amériques. Le Siècle d’or ? « Sacrifices stériles, glorieuses déroutes, corruption éhontée, gueuserie et misère. » (Le Capitaine Alatriste) Mais, en miroir, Cervantès et Vélasquez, Lope de Vega et Calderón.

Génération désenchantée. Privée de destin, la jeunesse dorée s’abîme dans le désœuvrement — et pourrit par le sexe. Ses codes ? Histrionisme, extravagance et maniérisme. Ses exploits ? Duels, bordels et adultères. Ses valeurs ? Nihilisme cynique, vie dissolue, violence gratuite. Casser pour jouir — en enfants terribles nés après la bataille.

Un héros sans projet. De cette génération vaine Don Juan Tenorio exprime la quintessence. Chez ce fils de « vice-roi », nulle élection poétique ; nul anarchisme militant ; nul athéisme héroïque — bref, nul individualisme supérieur.

Le (court) terme du Désir. Don Juan incarne le Désir au premier degré. Il a pour seul horizon l’instant — et toute la vie devant lui : « J’ai bien le temps de voir venir. » Nomade protéiforme, sans mémoire, il renaît vierge à chaque femme. 

Une affaire d’État. Libéré par Don Juan, le désir féminin revendique son autonomie, déstabilisant cellule familiale, ordre patriarcal et pouvoir royal. Cette dérégulation sexuelle menace l’équilibre du royaume qui exige le contrôle des pulsions.

Un théâtre d’Idées. Comment démontrer la perturbation politique provoquée par le libertinage ? Par un débat théologique en bifrontal — car le théâtre espagnol met en scène des Idées. Chaque épisode érotique vaut expérimentation scientifique, acte sacramental et perle allégorique : le Désir y est confronté à des milieux divers et des instances contraires.

L’iconoclasme du Désir. En un choc des allégories, l’irrépressible Désir brise toutes les icônes. Ressuscité des eaux, il abat l’autarcique Dédain. Dans le brasier de Séville, il ruine l’arrogante Séduction et la confiante Amitié. À la noce champêtre, il pulvérise le tyrannique Patriarcat. Déluge, incendie, tempête, séisme : les quatre éléments l’effacent, il ressurgit.

Main basse sur le Désir. Contre l’iconoclaste le Roi gradue ses ripostes : mariage, duel, exécution. Mais l’« homme sans nom » doté d’« ailes » court toujours. Incontrôlable, insaisissable par le bras royal, Don Juan le sacrilège périt sans confession par la main de l’Église – châtiment divin ou assassinat politique ?

La fondation du mythe. Le cadavre de son maître dissipé, demeure son valet Catalinon, édifié, devant la Cour des icônes, en garant de l’histoire : le mythe engloutit le fait divers. Désormais, désirer à coups de marteau vaudra de périr sous la pierre — statue du Commandeur et contre-monument royal.

De Tirso à Molière, l’impie se fera athée ; le cavaleur, errant ; le désirant, séducteur. Mais restera le duo inouï de Don Juan et Catalinon (devenu Sganarelle), soit du grand seigneur méchant homme et de sa fidèle victime hagiographique – un duo paradoxal, uni par une dialectique du maître et du valet désormais altérée en syndrome de Séville.

photo tirée du spectacle mis en scène par Christian Schiaretti, 2011, TNP.

  • Facebook
  • LinkedIn
  • Noir Icône YouTube

Inscription à la newsletter

© Gérald Garutti - 2026

bottom of page